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Repères pour un monde sans repères


Philippe Meirieu - éd. Desclée de Brouwer

AVANT-PROPOS


Bien imprudent serait l'éducateur qui, aujourd'hui, en toute tranquillité d'esprit, prétendrait disposer de toutes les réponses nécessaires pour faire face aux situations qu'il doit affronter.

Certes, les parents sont assaillis par une multiplicité de conseillers qui leur expliquent, de manière savante, comment favoriser le développement de l'intelligence de leur progéniture, éviter que leur fils ne soit obèse ou que leur fille ne devienne anorexique... Que vous cherchiez comment faire face à l'arrivée du premier bébé, élever un enfant sans père ou sans mère, prévenir la rivalité entre frères et soeurs, aborder à l'adolescence le problème de la contraception ou de la drogue, vous trouverez sans difficulté une multitude de recommandations qui devraient vous rassurer.

D'où vient alors, que, malgré la prolifération des émissions de radio ou de télévision, des rubriques psychologiques dans les journaux et des best-sellers sur le "développement personnel", l'inquiétude subsiste ? D'où vient que le malaise demeure et que nos contemporains - nous-mêmes - consommions autant de conseils techniques sans jamais avoir le sentiment d'y voir clair ? D'où vient que nous restions toujours aussi démunis et que des événements auxquels, pourtant, nous devrions être préparés, nous laissent sans voix, parfois complètement anéantis ? Les esprits forts eux-mêmes, qu'ils soient philosophes ou psychanalystes, n'échappent pas à la règle. Malgré l'assurance dont ils font montre, les voilà désarmés dès lors que le drame survient dans leur famille : une fugue, un échec scolaire grave, la fuite dans une secte, une maladie qu'on croyait réservée aux autres... et le monde s'écroule pour eux comme pour tous les autres.

Ce n'est pas aujourd'hui, évidemment, que le malheur frappe sans prévenir et que les enfants démentent, parfois avec violence, les pronostics de leurs parents. Roméo et Juliette, déjà... Mais nous disposions jusqu'alors de catégories prêtes à l'emploi : nous savions, jugions, condamnions au nom de valeurs sûres...quitte à nous réconcilier ensuite, dans l'effusion familiale, avec le fils ou la fille prodigue. Nous souffrions, bien sûr, mais nous restions dans les limites d'un cathéchisme, religieux pour les uns, laïc pour les autres, que nous ne mettions pas vraiment en doute. Que notre fils fugue avec une femme plus âgée que lui, que notre fille soit enceinte sans être mariée et refuse de nous faire connâitre le père, que nos enfants fraudent délibérément dans les transports en commun... Nous n'avions pas d'état d'âme. Nous condamnions. Fermement. C'était un sacrilège, un péché, une faute, un délit ou une infraction pour lesquels nous n'avions pas la moindre complaisance. E, est-il vraiment de même aujourd'hui ?

Ce qui caractérise, en effet, notre modernité, c'est bien l'effondrement de nos repères, de cette "bonne et antique morale que nous avons reçue de nos pères et mères" que Jules Ferry considérait, dans sa fameuse Lettre adressée aux instituteurs, comme le socle de toute éducation. Certes, la plupart des parents refusent de fumer eux-mêmes du haschich, mais ils ne savent guère quelle attitude adopter, dans ce domaine, à l'égard de leurs propres enfants. Ils hésitent entre une fermeté improbable et un laxisme démagogique, naviguant à vue en fonction des circonstances. De même beaucoup de familles s'accordent à condamner les relations sexuelles multiples ou prématurées pour leurs enfants, mais elles tâtonnent dès lors qu'elles découvrent que leurs principes ne sont pas appliqués : faut-il réagir autoritairement, quitte à risquer la rupture, ou se faire complice de ce que l'on désapprouve ?

La psychologie, sous toutes ses formes, nous donne les moyens de "limiter les dégâts". Dans la tempête, elle nous explique, tout au plus, comment éviter le mal de mer mais ne nous dit rien sur le cap à tenir. Grâce à elle, nous pouvons espérer nous en sortir indemnes - "zen" comme disent les uns "cool" comme disent les autres - mais sans savoir sur quelle rive nous avons été abandonnés. La philosophie, de son côté, se contente bien souvent, de constater que nous sommes passés de l'ère du soupçon à celle de l'incertitude. Nostalgique parfois, elle nous exhorte à une impossible restauration. Cynique souvent, elle étudie avec brio les composantes de la crise, épingle les dérives de notre monde, mais se contente, au bout du compte, de jouir de la pertinence de ses analyses.

Nous restons ainsi au bord du chemin. Sans boussole. Sans perspective. Avec nos enfants dans les bras. Que nous ne tardons pas à avoir sur les bras ! Avec la vie quotidienne qui nous sollicite à chaque instant. Des événements qui nous mettent en demeure d'agir et pas seulement de comprendre. Une interpellation implicite, de tous les instants, qui, parfois, nous explose au visage, au détour d'un chagrin ou d'une colère : "Mais pour quoi et pour qui roules-tu ? Au nom de quoi m'autorises-tu ou m'interdis-tu cela ? Quel avenir prépares-tu pour moi ? Que peux-tu me promettre pour demain ?"

Nous n'aurons pas l'outrequidance de répondre ici, d'emblée, à ces questions. Simplement, d'abord, reconnaître qu'elles se posent. Et, pour cela, proposer, en une première partie, un dialogue entre deux personnages que la malice aurait pu nous faire nommer Alain Rappel-à-la-loi et Gaby Tout-est-permis. [...]Ces personnages n'existent pas séparerément. Ils sont, l'un et l'autre, les deux faces de notre modernité. Nous les portons en nous et c'est à chaque instant, à chaque occasion, qu'ils dialoguent... ou devraient dialoguer ! Ma conviction est que, précisément, nous accédons à l'intelligence de la chose éducative quand nous acceptons de sortir de la polémique entre ces deux postures pour les entendre l'une et l'autre. Il nous faut absolument échapper à l'oscillation psychotique entre la reprise en main autoritaire et le fatalisme résigné, entre nos bouffées d'autoritarisme - "Ca ne va pas se passer comme ça! " et notre tentation de tout laisser aller - "après tout, c'est ton problème... Et si tu es heureux ainsi..." Car c'est en refusant, à la fois, l'impérialisme de la loi - qui interdit tout sans comprendre - et l'impérialisme du désir - qui autorise tout sans se poser de questions - que nous commençons à entrer dans l'éducation. Dans l'éducation au quotidien.

Le quotidien, justement, parlons-en. Car la détermination éducative s'éprouve toujours au quotidien. Loin des grandes déclaratins d'intention. Dans la réaction, à ras de terr, aux événements les plus banals... De la naissance jusqu'à la mort, pour chaque petit d'homme, c'est à travers de minuscules enjeux que tout se passe et qu'un destin se construit.

Dans sa famille, dans sa classe, dans ses loisirs, l'enfant rencontre, en effet, des adultes qui lui parlent, souvent à leur insu, du monde et d'eux-mêmes et de ce qu'ils espèrent pour le monde. Rien, ici, n'est insignifiant : nous le savons bien, nous autres, qui gardons encore le souvenir d'une phrase, d'un geste, d'un incident qui a été déterminant dans notre évolution et qui a dû échapper, alors aux adultes qui en ont été les acteurs. C'est pourquoi, dans la deuxième partie de ce livre, nous nous coltinerons le quotidien, en de brèves chroniques, dont beaucoup sont parues, semaine après semaine, dans l'hebdomadaire La Vie . Histoire de regarder l'éducation à la loupe et de travailler sur ce "je-ne-sais-quoi", ce "presque-rien" qui, comme le dit si bien Vladimir Jankélévitch, fait toute la différence. Nous ponctuerons ces chroniques de citations glanées au hasard de lectures chez ceux - pédagogues mais aussi poètes, romanciers ou philosophes - qui, dans l'histoire, ont tenté de comprendre ce qui se trame dans l'acte éducatif. Certes, quelques éclats dispersés ici ou là ne font pas un traité... Mais ils balisent le chemin, font penser, et nous réveillent, dans les meilleurs des cas, de notre torpeur dogmatique.

Il restera, ensuite, à mettre un peu d'ordre. Pas trop, car l'heure n'est pas au définitif. Mais assez pour prendre quelques appuis et avancer malgré tout. Faute de lumière éclatante à l'horizon, de grand idéal partagé vers lequel les hommes, en un puissant mouvement historique, pourraient aujourd'hui se diriger ensemble et qui restaurerait une morale consensuelle, il nous faudra identifier au moins quelques jalons... Certes les esprits forts nous invitent, plus que jamais, à nous méfier de tout idéal : nul ne peut se payer le ridicule de parler aujourd'hui d'"une étoile dans le ciel" ou d'"une flamme dans la nuit" La bluette naïve est devenue de grand repoussoir et il nous faudra expier encore longtemps le fait d'avoir mis Saint-Exupéry et Le Petit Prince à toutes les sauces. La bonté semble condamnée à la bêtise, l'espérance est devenue une faute de goût.

Nous côtoierons donc le ridicule. Nous reprendrons les termes du débat dans lesquels il nous enfermait. Nous chercherons un point d'appui pour y parvenir et ce sera l'événement majeur de la naissance elle-même qu'il nous faudra reconsidérer. A partir de là, nous esquisserons un projet et tenterons quand même de poser quelques repères pour un monde sans repères. En nous efforçant de ne basculer ni dans le cynisme ni dans l'angélisme. Difficile exercice d'équilibriste. Et pourtant la seule voie possible... tant il est important, tout à la fois, de regarder la vérité en face et de se donner un peu de courage pour éduquer quand même.


Livre qu'il vaut mieux lire à petites doses tant il est riche de pistes sur et pour les pratiques éducatives du lecteur.

références

 

Mise à jour le 15 novembre 2003
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