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Parents-école : rencontre impossible ?

Intervieuw de Philippe Meirieu, professeur en sciences de l'éducation


Propos recueillis par Danielle Mouraux - Le Ligueur du 28 mai 1997

Professeur en sciences de l'éducation à l'université Lumière-Lyon II, Philippe Meirieu défend l'idée d'une "pédagogie différenciée", selon laquelle la multiplication des itinéraires d'apprentissage et le fait de permettre à chacun de recevoir un enseignemnt adapté favorisent la réussite de tous.

Le Ligueur : Famille et école sont nécessaires à 'éducation des enfants; en plus de l'instruction, que peut apporter l'école à l'enfant ?

Philippe Meirieu : "Il faut à un moment donné "arracher" l'enfant à la seule appartenance familiale pour qu'il puisse prendre place dans la société. Aujourd'hui l'école n'est pas la seule à jouer ce rôle : les associations, les mouvements de jeunesse, les amis des parents, la famille élargie sont des lieux où des adultes permettent aux enfants d'échapper à la toute-puissance familiale en ce qu'elle a d'enfermant, voire d'handicapant pour le développement de l'enfant. L'école donne aux enfants l'occasion de se confronter à d'autres univers, notamment celui de la rationalité, de la pensée objectale. Cela signifie qu'il y a des objets qui existent en dehors de notre affectivité.

Certains enfants ont bien du mal à se dégager de cette affectivité : c'est cette petite fille qui ne peut résoudre un problème où "papa achète une voiture pour 150 000 F..." parce que, dit-elle, elle n'a pas de papa.

L'école a donc pour fonction de permettre aux enfants de découvrir des objets culturels en comprenant que ces objets ont une réalité en dehors d'eux. Cela leur permettra de se dégager de l'égocentrisme initial : un petit enfant peut croire que si sa maman arrive en retard, c'est parce qu'elle ne l'aime plus, ou parce qu'il a été méchant, sans penser que son retard est dû aux embouteillages. L'école permet à l'enfant de prendre de la distance avec la famille qui est un lieu où tout est vu à la lumière de l'affectif; elle lui apprend à ne pas tout interpréter à partir de lui, à comprendre que les choses ont une signification en dehors de lui."

Démission vraiment ?

LL. : Les enseignants soulignent souvent ce qu'ils appellent la "démission des parents". Mais que peuvent faire les parents pour bien éduquer leurs enfants ?"

Ph.M. "L'intérêt de l'enfant réclame que chacun fasse son travail : que l'école leur transmette une culture, que les parents suscitent la réflexion et fassent émerger l'intelligence des enfants. Les enfants qui réussissent à l'école sont ceux que les parents invitent à anticiper, à planifier, à donner leur avis à propos des événements familiaux comme les vacances, la télé, l'aménagement du logement, etc. Ces parents font émerger l'intelligence : "Tu veux retapisser ta chambre ? D'accrd. Comment vas-tu t'y prendre ? Par quoi vas-tu commencer ?" Quand on agit ainsi avec un enfant, on fait beaucoup plus que retapisser sa chambre : on le rend intelligent, on l'aide à structurer son travail scolaire. Et sans scolariser la vie familiale ! Sans "faire" du français, des math ou des sciences, mais en mettant l'enfant en situation de réflexion intelligente.

Au lieu de passer son temps à essayer de jouer au professeur particulier de leurs enfants, les parents y gagneront à agir en tant que parents, c'est-à-dire à agir intelligemment dans tout ce qui fait la vie quotidienne de l'enfant et de la famille.

L.L. Que penser dès lors du système des travaux à domicile imposé par l'école et réclamé par de nombreux parents ?

Ph.M. "Il est indispensable de supprimer totalement le travail scolaire à la maison. Il a en effet trois inconvénients majeurs : il reproduit l'injustice sociale, il dégrade la relation psychologique entre parents et enfants, et il oblige les élèves à passer seuls des étapes essentielles de l'apprentissage qui devraient être franchies en classe, avec l'enseignant et les camarades.

S'il fallait vraiment garder du travail à domicile, il faudrait alors inverser les choses : presque tout ce qui se fait en classe pourrait plus facilement se faire à la maison et ce qui se fait à la maison pourrait se faire en classe. On "verrait" la matière chez soi, et on "apprendrait" en classe.

Consommer ou participer à l'école ?

L.L. Lorsqu'ils interviennent dans l'école, les parents ont en tête de défendre les intérêts de leurs propres enfants; mais certains mettent aussi en avant l'intérêt général démocratique. Comment doser la parole et le pouvoir des uns et des autres ?

Ph.M. "La crise aidant, les parents soucieux de l'avenir de leurs enfants se comportent comme consommateurs d'école : ils veulent armer leurs enfants, pour qu'ils puissent se défendre dans la jungle libérale. Les parents qui s'acharnent à n'être que des consommateurs d'école font un mauvais calcul : à moyen terme, une société faite de gens qui auront acquis des diplômes de façon utilitariste ne tiendra pas le coup devant les mutations sociales qui sont devant nous. Il faut éviter que ces parents consommateurs aient trop de pouvoirs dans l'école, car l'école n'est pas un service public dont la qualité se mesurerait à la satisfaction de ses usagers. L'école est une institution, elle promeut des valeurs qui dépassent les intérêts individuels, elle a une mission d'Etat : elle doit garantir et créer du lien social, donner les connaissances pour accéder à la citoyenneté, garantir l'acquisition de lois fondatrices de la démocratie... Pour défendre ces valeurs, les parents devront développer une vision de citoyens : c'est possible s'ils sont associés aux orientations générales et aux évaluations globales de l'enseignement."

L.L. Comment concevoir la participation des parents-citoyens à l'école ?

Ph.M. "Dans des comités de participation, parents, élèves et enseignants sont associés pour observer et évaluer l'action de l'école. Tout réside évidemment dans le choix des indicateurs : que va-t-on observer ? Pas seulement les résultats scolaires, mais aussi la violence dans la cour, l'attitude des élèves vis-à-vis du personnel de service, la coopération entre les petits et les grands, le dynamisme dans le quartier, etc.

Toutes ces dimensions sont intéressantes parce que, pour le parent-citoyen, l'école n'est pas seulement un instrument de promotion de ses propres enfants, mais elle est aussi créatrice de lein social. Le parent-citoyen n'abandonne pas ses enfants, mais il croit que l'école n'est pas seulement au service de ses enfants, qu'elle est aussi une institution où il a son mot à dire, par rapport à un projet de société. Il faut donc associer les parents à la dimension citoyenne de l'école. Ce qui peut paraître paradoxal, c'est que cet intérêt général rejoint les intérêts particuliers : il est plus "rentable" de se former au travail en équipe, à la citoyenneté, aux rapports entre les gens. Mais cette rentabilité n'est pas très visible parce qu'on ne pense pas assez aux coûts sociaux."

L.L. Pensez-vous qu'il faudrait investir plus dans l'enseignement ?

Ph.M. "Le coût social de l'échec scolaire est colossal en tant qu'incivilité, manque de participation, marginalisation, incapacité à se former de manière continue et à comprendre les phénomènes sociaux... On dit qu'il ne faut pas donner plus d'argent à l'école, mais on n'arrête pas de payer des éducateurs pour réparer ce que l'école n'a pas su faire ! Le problème de la prévention, c'est qu'on n'en voit pas les effets au moment où on investit !

Le redoublement est un gros problème, en France comme en Belgique. On a fait des efforts importants pour le diminuer; résultat : les élèves sont passés dans l'année suivante et on a supprimé des postes d'enseignants ! On est donc dans une logique infernale, dans un système pervers, fondé sur un économisme à courte vue qui ne repère pas les coûts sociaux, qui ne voit pas qu'un petit investissement immédiat ferait économiser des remédiations coûteuses à plus long terme. Même au plan économique, ce mode de gestion n'est pas rentable ! Cela coûte très cher de devoir fonctionner avec des gens en échec, des illétrés de 18 ans, des chômeurs, des délinquants en puissance, des proies faciles pour les partis d'extrême-droite, des supporters fanatisés...

Faut-il continuer à fabriquer des gens pareils ou faut-il pousser l'éducation et faire en sorte d'éradiquer ce type de maux ?"

L.L. Le futur décret sur les missions de l'enseignement prévoit que chaque établissement devra réaliser son projet. Quels sont les avantages-inconvénients de cette plus grande autonomie ?Ne risque-t-elle pas d'officialiser les différences entre écoles, quartiers, régions ?

Ph.M. "En France, cela fait vingt ans que nous avons des projets d'établissement; c'est la meilleure et la pire des choses. La pire si cela officialise un système éducatif où chaque établissement ferait ce qu'il veut dans son coin. Mais la meilleure parce qu'on ne peut réaliser des objectifs nationaux qu'en mobilisant des acteurs locaux et en prenant en compte les contraintes et les richesses locales. Le projet d'établissement, c'est un outil, il n'est ni bon, ni mauvais, cela dépend de ce qu'on en fait. Un marteau peut servir à planter un clou ou à fracasser la tête du voisin ! Le projet d'établissement peut tuer l'école voisine si on en fait un outil de discrimination sociale; mais on peut aussi en faire un outil de mobilisation sociale. Pour cela, il faut sortir de la langue de bois et ne pas se contenter des belles et grandes formules du tuype "il faut que les élèves réussissent, qu'ils s'épanouissent..." avec lesquelles tout le monde est d'accord. Il faut que le projet d'établissement se donne des objectifs précis et des indicateurs pour mesurer si on les atteint. Ces objectifs doivent dépasser le champ d'acquisition scolaire pour balayer le cham des acquisitions culturelles."

LL. Cela signifie-t-il que les savoirs scolaires doivent partir des intérêts des enfants ?

Ph.M. "Oui, mais attention : les savoirs scolaires doivent être rattachés moins à la dimension psychologique de l'intérêt de l'enfant qu'à sa dimension anthropologique. Trop souvent, on croit que ce qui a du sens pour l'enfant, c'est ce qui "l'intéresse", au sens étroit du terme, du genre "hier, j'ai réparé avec mon père la mobylette de mon frère". En réalité, ce qui fait sens pour lui, c'est ce qui renoue avec les questions fondatrices : "d'où je viens, qui je suis, pourquoi il y a des hommes et des femmes, c'est quoi la mort, comment je peux aimer et haïr quelqu'un en même temps..." L'école doit introduire une dimensi!on anthropologique réelle : elle doit tenter de répondre aux questions que posent les enfants. Elles touchent l'essentiel."


Philippe Meirieu est le co-auteur avec François Dubet, François de Singly et Bernard Charlot, d'un livre intitulé Ecole, familles : le malentendu. éditions Textuel, le Penser-vivre, 1997 - retour


Les savoirs scolaires doivent être rattachés à la dimension anthropologique et sociale de l'enfant. On peut donner du sens aux apprentissages en permettant aux enfants d'exprimer leurs besoins par rapport à la matière et aux démarches mises en place cela leur permet de comprendre "Comment est-ce que je réfléchis ? Qu'est-ce que je peux apprendre des autres ? ...- retour

Mise à jour le 15 novembre 2003
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