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Les multiples sens du terme "autorité"


extrait de

" Comment apprendre l'autodiscipline aux enfants" - Eduquer sans punir

THOMAS GORDON - Le Jour Editeur


Chaque fois qu'il est question de discipline, inévitablement le terme "autorité" fait surface. Malheureusement, ce concept ajoute invariablement à la confusion qui entoure déjà la question de la displine. Les partisans de la discipline-à-tout-prix incitent sans cesse parents et enseignants à "exercer leur autorité" auprès des enfants et des jeunes, affirmant que ceux-ci en ont besoin, la réclament et seront plus heureux grâce à elle. Ils déplorent en outre l'"effritement de l'autorité" tant à l'école qu'à la maison et voudraient que les enfants modernes aient autant de respect pour elle que leurs ancêtres.

Ces défenseurs d'une discipline stricte nourrissent de graves appréhensions quant au sort des familles et des écoles privées de l'autorité des adultes. James Dobson craint qu'en l'absence d'autorité "les relations humaines tombent inévitablement dans le chaos, la confusion et le désordre".(Dobson,1978)

Ceux qui pensent ainsi conseillent aux parents ou aux enseignants d'employer une autorité fondée sur le pouvoir, mais une autorité "aimante" ou 'bienveillante". Ils remplacent souvent le terme autorité par celui de leadership auquel ils accolent l'épithète bienveillant. Fait intéressant, ils ne leur recommandent jamais de se montrer "autoritaires". Ce terme semble banni de leur vocabulaire, bien que le dictionnaire le définisse ainsi : "qui aime l'autorité".

Dans le but d'étayer leur théorie, les tenants de la discipline-à-tou-prix déclarent en général que les enfants respectent l'autorité, la souhaitent et se fient à elle. On se demande pourquoi, dans ce cas, ils s'inquiètent tant du fait que les jeunes se révoltent contre l'autorité de leurs parents ou de leurs professeurs et pourquoi ils se répandent en injures contre "l'effritement de l'autorité" (preuve que celle-ci ne suscite pas toujours le respect et la soumission des enfants). Aucun des nombreux manuels portant sur le pouvoir parental ne traite de cette question fondamentale : si les enfants respectent et recherchent l'autorité, pourquoi manifestent-ils tant de résistance, d'hostilité et d'irrespect pour les adultes qui en font usage ?

Qui plus est, aucun des livres, articles ou vidéos produits par les tenants de la discipline ne reconnaît le fait qu'il existe différentes sortes d'autorité. En fait, il est dommage que ce mot ait au moins quatre définitions, sinon plus, car il est difficile de s'entendre sur une définition. Le concept de l'autorité n'est pas un concept unitaire et si nous ne l'admettons pas, nous ne pourrons jamais en discuter intelligemment ni le comprendre vraiment. Laissez-moi vous expliquer ces quatres définitions.

1. Autorité fondée sur l'expérience. Cer type d'autorité découle de l'expérience d'une personne, de son savoir, de sa formation, de ses aptitudes, de sa sagesse, de son éducation. Par exemple, nous disons d'une personne qu'elle fait autorité en matière de droit des sociétés; on invoque l'autorité d'un ouvrage; une personne parle avec autorité. On parle alors d'autorité acquise. Nous avons appelé "Autorité E" ce type d'autorité, le "E" signifiant expérience.

Dans notre famille, ce type d'autorité prévaut souvent. Ainsi, il n'est pas rare que ma fille t ma femme me persuadent de changer de chemise ou de pantalon (ou les deux) sous prétexte qu'ils ne sont pas assortis. D'habitude, j'accepte leur compétence sur ce chapitre. Souvent (mais pas toujours), ma femme suit mes instructions lorsqu'elle traverse une ville inconnue en voiture parce qu'elle s'incline devant mon sens de l'orientation d'ancien pilote de chasse.

Par ailleurs, comme je juge qu'elle a une meilleure mémoire que moi pour ce qui est des dates et des événements, j'acepte son avis sur des questions comme l'heure à laquelle débute une soirée et ne rechigne pas lorsqu'elle me rappelle d'écrire une lettre promise ou d'acheter un cadeau d'anniversaire.

2. Autorité fondée sur la position ou le titre. Une deuxième forme d'autorité découle de la position ou du titre d'une personne, ou encore d'une description de poste reconnue et acceptée par tous, qui précise les fonctions et les responsabilités de son titulaire. Le pilote de ligne est investi de ce type d'autorité sur son équipage et sur les passagers. Le président d'un comité détient l'autorité nécessaire pour émettre une contravention, un professeur peut, en vertu de sa position, demander à ses élèves de prendre leur manuel d'orthographe; un patron a le droit de dicter une lettre à sa secrétaire; un facteur est investi de l'autorité de recueillir de l'argent pour une lettre non timbrée qu'il livre; le conducteur d'une voiture peut demander à ses passagers de boucler leur ceinture de sécurité. Nous appellerons "autorité T" ce type d'autorité, le "T" signifiant travail. On lui donne parfois le nom d'autorité désignée ou légitime.

Remarquez le notion de description de poste "reconnue et aceeptée" par tous. Pour que ce type d'autorité soit efficace, les personnes concernées doivent honnêtement accepter (sanctionner, appuyer, approuver) le droit de la personne "en poste" de régir certains de leurs comportements (mais pas tous bien sûr). Ainsi, ma secrétaire ne serait pas tenue de m'apporter du café si je le lui demandais car cette tâche ne figure pas dans sa description de poste. En outre, je sais qu'elle s'oppose à ce que les hommes comptent sur les femmes pour exécuter cette tâche au travail.

Dans notre famille, l'autorité "T" joue un rôle important dans un grand nombre de nos interactions. Nous avons depuis longtemps conclu des ententes en ce qui concerne les tâches ménagères. Ainsi, lorsque c'est à moi de préparer le dîner, ce qui est le cas trois fois par semaine, ma femme et ma fille peuvent me demander de leur servir un second verre de lait ou d'apporter la mayonnaise. Et comme ma fille a accepté de nourrir et de laver notre chien, il est entendu que je peux lui dire "tu n'as pas nourri le chien ce soir" ou "Le chien a besoin d'un bain!". En outre, comme c'est à moi qu'incombe la corvée hebdomadaire des achats alimentaires, je trouve parfaitement acceptable que ma fille m'écrive une note me demandant d'acheter telle marque de jus plutôt que telle autre.

Toutes les tâches et responsabilités ci-dessus ont été légitimées par le fait que chacun de nous a participé au processus de prise de décision jusqu'à ce que nous arrivions à une décision acceptable pour tous" C'est de cette acceptation mutuelle que l'Autorité T tire son incroyable capacité d'influencer les comportements. On comprend pourquoi on l'appelle parfois autorité "légitimée".

3. Autorité fondée sur des ententes informelles. La troisième forme d'autorité dérive des nombreux accords, ententes et contrats que les gens concluent dans leurs interactions quotidiennes. Ainsi, si j'accepte le matin de conduire ma fille au garage à 16 h le même jour pour qu'elle puisse y prendre sa voiture, cette promesse a beaucoup de poids (ou d'autorité, si vous voulez) puisqu'elle m'oblige à quitter mon bureau et à respecter mon engagement. Nous appelons 'Autorité A" ce type d'autorité, le "A" signifiant accord.

Voici un exemple courant d'Autorité A au travail et à la maison : si nous annonçons notre retour àà la maison pour une heure précise (ou laissons une note à cet effet) et ne pouvons pas rentrer à l'heure dite, nous téléphonons. Le but de cette entente est éviedemment d'éviter de nous inquiéter mutuellement.

Nous avons également conclu, il y a longtemps, une entente tacite en vertu de laquelle nous frappons avant d'entrer dans la chambre d'un autre. Cet accord a toujours exercé une profonde influence sur nous et lorsque l'un de nous oublie de le faire, l'autre renforce la règle en la rappelant à "l'intrus" : "Que dirais-tu de frapper avant d'entrer dans ma chambre ?"

Avec les années, ma femme et moi nous sommes entendus pour que celui qui se lève le premier descende faire le café, rentre le journal et monte le café et le journal à celui qui est encore au lit. Le dernier levé fait le lit.

Voici d'autres ententes qui prévalent dans notre famille :

Ma femme soigne les plantes.

Je prépare habituellement le petit déjeuner le dimanche.

Ma femme s'installe sur le divan pour regarder la télé alors que moi je prends le fauteuil

Ma fille est entièrement responsable de ses devoirs; c'est elle qui décide si elle les fait, où et quand elle les fait.

L'Autorité A obtient sa puissante influence de l'engagement personnel sur lequel elle est fondée.

Dans un chapitre ultérieur, j'examinerai ce type d'autorité en profondeur et illustrerai comment l'employer pour influencer les jeunes tant à la maison qu'à l'école.

4. Autorité fondée sur le pouvoir. Le quatrième type d'autorité découle du pouvoir que détient une personne sur une autre. Je l'appellerai "Autorité P" pour pouvoir : pouvoir de maîtriser, de dominer, de forcer, de faire plier les autres et de les amener à qgir contre leur gré. C'est à ce type d'autorité qu'on fait allusion lorsqu'on dit que parents et professeurs doivent exercer leur autorité, lorsqu'on souhaite que les enfants "respectent" l'autorité des adultes, lorsqu'on parle d'"effritement de l'autorité" à la maison et à l'école ou qu'on blâme la "révolte des jeunes contre l'autorité'. C'est également à ce type d'autorité que se rapporte la "ligne d'autorité" des entreprises.

Dans le prochain chapitre, j'expliquerai en détil comment les adultes se servent du pouvoir des récompenses et des punitions pour essayer de dominer les enfants et pourquoi cela échoue si souvent. Je soulignerai les nombreux effet nocifs de l'autorité P.

 

 

Mise à jour le 15 novembre 2003
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